Bien avant que Rome ne devienne la grande puissance viticole que l’on connaît, Carthage possédait déjà une expertise reconnue en matière de culture de la vigne. Les Carthaginois cultivaient des arbres fruitiers, de la vigne, des oliviers et des légumes dans des jardins irrigués par de petits canaux, avant d’étendre ces cultures au-delà des murs de la ville. Cette maîtrise agricole a directement contribué à la prospérité économique de la cité, portée par un commerce intérieur et maritime florissant.
Le nom qui domine cette histoire est celui de Magon, agronome carthaginois considéré comme une référence absolue en son temps. Il est l’auteur d’un traité de 28 volumes sur l’agriculture et la science vétérinaire, jugé le plus complet de son époque.
Selon l’historien et archéologue M’hamed Hassine Fantar, cette œuvre constituait une véritable encyclopédie où l’olivier et la vigne occupaient une place particulière. Le texte original en punique a aujourd’hui disparu, mais son importance était telle que ses ouvrages figuraient parmi les rares à être épargnés par les Romains après la chute de Carthage en 146 av. J.-C. — preuve indirecte, mais éloquente, de la valeur accordée par Rome elle-même au savoir viticole carthaginois.
Rome, l’âge d’or du vin comme boisson populaire
À Rome, le vin s’impose progressivement comme un marqueur social autant qu’un produit du quotidien. Parmi les crus les plus réputés figurait le Falerne, originaire du nord de la Campanie, aux côtés d’autres vins prestigieux comme le Cécube, l’Albain, le Tusculan et le Vélitrain, tous issus du Latium. Longtemps réservé à une élite, le vin a fini par devenir un produit consommé par l’ensemble de la population romaine, des tavernes populaires aux tables aristocratiques.
Le commerce du vin structurait une bonne partie de l’économie romaine : les amphores retrouvées à travers tout l’ancien empire, jusqu’en Gaule et en Espagne, témoignent de l’ampleur de ces échanges. L’éruption du Vésuve en 79 apr. J.-C. illustre bien l’importance économique de cette filière : elle a détruit les ports, les vignobles et les entrepôts qui conservaient la récolte de l’année précédente en Campanie, provoquant une flambée des prix, ce qui a poussé à planter de nouveaux vignobles plus près de Rome. L’historien André Tchernia a consacré l’un des ouvrages de référence sur le sujet, retraçant l’évolution de la production, de la consommation et du commerce du vin en Italie antique sur six siècles, à partir de l’étude minutieuse des amphores retrouvées sur les sites archéologiques.
Une composition bien éloignée du vin moderne
Le vin antique n’avait que peu de points communs avec celui que l’on connaît aujourd’hui. Le moût était souvent enrichi de defrutum, un jus de raisin fortement réduit par cuisson, ajouté durant la fermentation pour augmenter le taux d’alcool tout en apportant l’acidité nécessaire à la conservation. On y incorporait aussi de petites quantités de sel grillé, ou d’eau de mer à défaut, pour clarifier le vin, ainsi que parfois du plâtre pour réduire l’acidité et faciliter le collage. Les amphores étaient enduites de poix — une résine de conifère — pour les étanchéifier, ce qui donnait souvent aux vins un goût résineux prononcé, à tel point que Pline l’Ancien lui-même commentait la qualité variable des poix utilisées selon leur origine.
Plusieurs préparations restent associées à cette époque. Le mulsum, sans doute la plus connue, était un vin blanc adouci au miel et relevé d’épices comme le poivre et parfois la cannelle : c’était une boisson à la fois courante dans les foyers romains modestes et servie en apéritif dans les grandes tablées.

Le conditum paradoxum, plus élaboré, mêlait vin, miel, poivre et diverses épices, et se dégustait surtout lors des fêtes comme les Saturnales. On trouvait également le carenum, où l’on faisait infuser des coings dans le vin. Ces boissons aromatisées répondaient autant à un souci de conservation qu’à une recherche de raffinement — les Romains buvaient rarement leur vin pur, le coupant le plus souvent à l’eau.
Côté carthaginois, si les recettes précises de Magon sur la vinification ne nous sont pas parvenues dans le détail (son traité original en punique ayant disparu), les auteurs latins qui l’ont cité laissent penser que les techniques de fermentation et de conservation développées en Afrique du Nord suivaient des principes proches de ceux qu’adopteront ensuite les Romains — preuve que les deux rives de la Méditerranée partageaient un même socle de savoir-faire viticole antique.
L’héritage viticole punico-romain, encore vivant aujourd’hui
L’histoire ne s’arrête pas à l’Antiquité : l’héritage de Magon reste vivace en Tunisie. La région de Mornag, dans le nord-est du pays, perpétue une tradition viticole qui remonterait à l’époque carthaginoise. Selon les Vignerons de Carthage, la production viticole de cette région remonte à la splendeur de Carthage au VIIIe siècle av. J.-C., et certains vins actuels, comme le « Vieux Magon », portent le nom de l’agronome en hommage direct à son œuvre.
Cette continuité entre les deux rives de la Méditerranée rappelle à quel point le vin n’était pas un simple produit de consommation dans l’Antiquité, mais un véritable marqueur de civilisation, de commerce et de savoir technique — un fil qui relie encore aujourd’hui les terroirs tunisiens aux grands crus de la Rome antique.




