Perché sur une falaise du cap Carthage, à une vingtaine de kilomètres de Tunis, Sidi Bou Saïd doit son nom et son âme à un saint soufi du XIIIe siècle, et son aspect actuel à des siècles de constructions et, depuis 1915, à des règles d’urbanisme strictes.
Aujourd’hui, le village est connu pour ses façades chaulées, ses portes et ses fenêtres d’un bleu profond, ses bougainvilliers et sa vue plongeante sur le golfe de Tunis. Mais cette image n’est pas née d’un coup : elle est le résultat d’une longue histoire, qui commence bien avant les cartes postales.
Du ribat d’Abou Saïd al-Beji au village
Le village naît autour du tombeau d’un maître spirituel, Abou Saïd Khalaf ibn Yahia al-Tamimi al-Béji, originaire de Béja et mort en 1231 et enterré sur la colline. Il enseignait la voie soufie et rassemblait des disciples sur la colline qui domine la mer.
Le lieu portait déjà un nom : Djebel el-Menar, « la colline du phare », car le site servait de point de guet et de signal sur la côte, non loin des ruines de Carthage. Selon la tradition, Abou Saïd y fonda un ribat, sorte de couvent-forteresse où l’on vivait en prière tout en veillant sur le littoral, puis une zaouïa où il enseigna à partir de 1207.
À la mort d’Abou Saïd, son tombeau devint un lieu de visite. Les pèlerins, puis les familles qui voulaient vivre près de sa baraka (sa grâce protectrice), commencèrent à s’installer autour. Le village ne prit toutefois le nom de Sidi Bou Saïd, « Monseigneur Abou Saïd », qu’au XIXe siècle. Les sources divergent sur la date de mort du saint : 1231 pour la plupart, 1236 pour une étude.
L’essor : zaouïa, notables et palais
Pendant des siècles, Sidi Bou Saïd reste un petit foyer religieux, organisé autour de sa zaouïa (sanctuaire-confrérie) et de sa mosquée. À partir du XVIe siècle, les dynasties au pouvoir favorisent le lieu en associant leur légitimité à la baraka du saint. Le mausolée actuel et le village tel qu’on le connaît datent surtout de la période ottomane, et leur architecture mêle styles arabe et andalou.

Au XVIIIe siècle, sous les beys husseinites, la colline devient un lieu de villégiature. Princes, ministres et hauts fonctionnaires y bâtissent des résidences d’été, fraîches et ouvertes sur la mer, et le village devient au XIXe siècle une retraite prisée des classes aisées. Dar El Annabi, belle demeure ouverte à la visite au centre du village, en donne une idée.
Au début du XXe siècle, le baron Rodolphe d’Erlanger, peintre et musicologue d’origine française, fait construire Ennejma Ezzahra (« l’étoile brillante »), un palais mêlant styles tunisien, andalou et oriental. Il est aujourd’hui le siège du Centre des musiques arabes et méditerranéennes.
Les ruelles : pavés, escaliers et portes cloutées
Les ruelles de Sidi Bou Saïd suivent la pente de la colline plutôt qu’un plan tracé à la règle. Étroites, pavées, parfois coupées d’escaliers, elles serpentent entre des murs blancs et débouchent sans prévenir sur un belvédère ou une placette. Cette trame, typique des médinas, protège du soleil et du vent et garde la fraîcheur en été.
Quelques éléments reviennent partout et composent le décor :
Les portes cloutées : en bois massif, souvent surmontées d’un arc outrepassé, elles sont ornées de clous disposés en motifs géométriques. Leur forme et leur décor indiquaient autrefois le rang du propriétaire.
Les moucharabiehs et grilles en fer forgé : treillis de bois ou barreaux courbes aux fenêtres, ils laissent passer l’air et la lumière tout en préservant l’intimité des habitants.
La khamsa : la « main de Fatma », motif protecteur contre le mauvais œil, apparaît sur des portes et des carreaux.
Les patios et terrasses : cachés derrière les façades, ils ouvrent les maisons sur le ciel, les jasmins et les bougainvilliers.
Les céramiques : carreaux de faïence aux motifs végétaux et géométriques, souvent dans des tons de bleu et de vert.
Le long de la rue principale et près de la place, on trouve aussi les lieux de sociabilité du village, comme le Café des Nattes, où l’on boit un thé aux pignons assis sur des nattes, face à la mer.
Le bleu et le blanc : entre histoire et légende
Le blanc vient d’une pratique ancienne en Méditerranée : le lait de chaux repousse la chaleur, désinfecte les murs et se renouvelle chaque année. Le bleu, lui, fait l’objet de plusieurs explications. Certains y voient la couleur de la mer et du ciel, d’autres une protection contre le mauvais œil, d’autres encore un héritage andalou.
L’explication la plus répandue attribue l’uniformité actuelle au baron d’Erlanger, installé au village en 1912. À son initiative, un décret du 28 août 1915 protège le cachet du site, et plusieurs sources y associent l’emploi du bleu et du blanc. Selon l’une d’elles, le baron aurait convaincu les édiles d’adopter ces couleurs, comme dans un village grec. Les sources ne s’accordent pas sur ce que le texte imposait exactement.
Artistes, protection du site et village d’aujourd’hui
La lumière et le paysage attirent très tôt peintres, écrivains et penseurs. Dès le début du XXe siècle, le village gagne une réputation de destination prisée et attire des artistes de toutes sortes, dont le baron d’Erlanger lui-même, peintre et musicologue.
Pour éviter que l’urbanisation ne défigure le site, un décret du 28 août 1915, obtenu à l’initiative du baron d’Erlanger, encadre les constructions et l’aspect des façades sur le promontoire. Le 25 juillet 2026, le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO, réuni à Busan, a inscrit le village de Sidi Bou Saïd sur la Liste du patrimoine mondial.
Cette protection a un prix : Sidi Bou Saïd attire une foule considérable, alors que 1 200 personnes seulement vivent dans le vieux village (7 000 dans la commune, selon la municipalité). Mais en dehors des heures de pointe, tôt le matin ou en fin de journée, le village retrouve son calme et laisse voir ce qu’il a toujours été : un lieu de retraite posé entre la colline, la mer et la prière.
Une colline sous menace : les pluies et le risque d’effondrement
Le site, pourtant protégé depuis plus d’un siècle, est fragilisé par un danger bien réel : l’instabilité de sa colline. Les pluies exceptionnelles de janvier 2026, dont l’intensité n’avait pas été vue depuis plus de 70 ans, ont dépassé 200 mm à Sidi Bou Saïd selon l’Institut national de la météorologie. Le 20 janvier, un promontoire rocheux s’y est partiellement effondré, et la municipalité a évacué temporairement huit immeubles après inspection de la Protection civile.
Les experts citent plusieurs causes qui se cumulent : un sol argileux qui perdrait environ 70 % de sa cohésion une fois saturé d’eau, l’érosion marine qui ronge la falaise par le bas, des infiltrations d’eau, et une urbanisation en hausse de 40 % en trente ans, parfois sans autorisation. Des glissements ont été relevés notamment sous le palais Ennejma Ezzahra. Le dossier est suivi officiellement depuis 2023 et le gouvernement en a fait une priorité en avril 2026, mais l’évaluation précise du danger reste à établir : une réunion de suivi a depuis encore conclu à la nécessité d’une inspection technique avec des experts. L’inscription à l’UNESCO, en juillet 2026, ajoute un enjeu : préserver ce village, c’est désormais aussi stabiliser la colline qui le porte.





